04.07.2011
Suis-je sûr?
Il est 19h00 le 20 juin. Rui nous ramène de Boëne à Maputo, après la première journée du festival du savoir au Mozambique. Après un trajet de 30 km, nous nous arrêtons à un feu rouge au sommet d'une colline. Les membres de l'équipe devisent à l'arrière de la voiture. Rui profite de l'arrêt pour répondre à ses sms. Il organise avec son équipe des visites SALT pour 100 participants pour demain, ce n’est pas une mince affaire !
Pendant qu’il écrit, nous sentons un choc à l'arrière de notre véhicule. Rui arrête de rédiger et lève la tête tout en se demandant qui nous a percuté! Je pense que je peux voir une certaine colère sur son visage. « Take it easy », lui dis-je, « c’est nous qui nous avons touché le véhicule derrière nous, et non l'inverse! Notre voiture reculait pendant que tu étais concentré sur tes textos ." Rui sort de notre véhicule et va à l’encontre de l’autre conducteur. Ils ne remarquent pas de dégâts. Nous repartons bientôt vers Maputo dans la bonne humeur.
Lorsque nous sommes confrontés à un événement inattendu, nous avons tendance à agir sur la base d'une hypothèse qui explique l'événement. Cependant, avant toute action, arrêtons-nous pour nous poser la question: «Suis-je sûr? »
19:45 Publié dans International | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : salt, mozambique
01.07.2011
SALT et Kung Fu à Matola
C'est l'hiver austral au Mozambique. Le ciel est bleu, sans nuages à l'horizon, le soleil luit, mais l'air est frais et sec. Dans ce quartier du sud de Matola, à 35 km de Maputo, nous marchons sur la piste de sable bordée de haies d'euphorbe entourant de modestes maisons. Des femmes nous regardent passer, assises à côté de leurs étals, sur lesquels sont disposés quelques produits de première nécessité. Ici et là, des tas de vêtements pour la vente de seconde main.
Notre équipe SALT s’apprête à répondre à l'invitation d'une dame rencontrée lors d'une conversation communautaire sur le sida et la vie. Nous entrons dans sa parcelle. Elle est propre, le sol récemment balayé. La dame nous accueille devant sa petite maison en béton, avec sa porte et une seule fenêtre, fermée par un volet de bois. Des tôles ondulées couvrent la maison, retenues par de grosses pierres disposées sur le pourtour. Que se passerait-il en cas de tempête, je me demande? La dame sort de sa maison des chaises en plastic blanc, et pendant que les membres de l'équipe SALT prennent place, j'explore les arbres fruitiers disposés ça et là dans la parcelle. Nous nous trouvons à des milliers de kilomètres du Bas-Congo où j'ai vécu il y a plus de trente ans, mais je me sens comme chez moi dans ce cadre familier !
La conversation peut commencer. Notre hôte, une mère de deux fils est assise à notre gauche. Le plus jeune des fils, âgé d’à-peu-près 18 ans, est assis sur un bidon en plastic, légèrement au-dessous d'elle. Ses cheveux sont hirsutes. Il semble désemparé et triste. Sa maman, elle, paraît vivre au-delà de la tristesse. Il y a quelque chose de dramatique dans ses yeux et nous allons bientôt savoir pourquoi. La conversation est en ronga, la langue locale, et je demande à Nelson, mon interprète de me traduire l’essentiel. Ses deux fils sont handicapés mentaux, et peuvent être très violents. « Les garçons ont tout cassé dans notre maison », dit-elle « Ils ont même mis le feu à nos matelas! » Captivé par son histoire, Nelson en oublie de traduire.
Voici qu’arrive son deuxième fils. Son corps grand et svelte est couvert de sable. Son regard agité exprime des émotions changeantes, parfois douces, parfois violentes. Il va s'asseoir sur le sable, juste en face de moi. Nous établissons un contact visuel et nous nous saluons en silence. Comme il prononce quelques mots en anglais, nous nous présentons. Il s’appelle Ben. Au fur et à mesure que la mère continue de raconter son histoire, le groupe devient de plus en plus tendu. Cédant au stress, ils arrêtent d’apprécier les forces et reviennent à l'ancien mode: ils donnent des conseils."Vous devriez chercher votre mari", dit un homme à la maman. - Evidemment, c’est ce qu’elle a fait ! «Vous devriez adhérer à une organisation d'entraide!"
Pendant ce temps, Ben se lève, part couper une branche fleurie et me l'offre. Il pose devant moi des bâtons de 10 cm de long, parallèles comme dans une boîte de crayons. Il part chercher ses bottines militaires dans la maison et les dispose à mes pieds. Personne d'autre ne prête attention, absorbé par le drame vécu par la mère. Le frère cadet se renfrogne de plus en plus.
La tension devient insupportable. Tout-à-coup, Ben prend position en face de nous, se met au garde-à-vous et nous fait le salut militaire. La conversation s’arrête, et tout le monde se demande ce qui va suivre. Maintenant que tout le monde est attentif, Ben nous fait une démonstration de Kung Fu! C'est Jackie Chan à son meilleur niveau! Ses pieds rasent nos visages. Ben quitte ensuite la parcelle pendant que nous nous remettons de notre surprise, et avouons-le, de notre frayeur.
Je décide d'intervenir. Et si nous revenions aux bases du SALT et d'explorions les forces de chacun, y compris celles des garçons? Pourrions-nous engager la conversation avec eux? Les membres de l'équipe sont d’accord et commencent à parler avec le jeune garçon. En fait, Ben travaille sur des chantiers de construction ! L’atmosphère se détend immédiatement. Un sourire éclaire le visage du garçon. Alors qu'il commence à raconter son histoire, Ben revient et se joint à la conversation. Je vois que la mère se détend aussi ...
Le lendemain, les 60 participants au festival d’échange organisé par Handicap International réfléchissent à leur expérience des visites SALT. Une dame du quartier du Sud de Matola partage sa réflexion sur notre visite. «Hier, j'ai fait l’expérience du SALT. Quand nous avons commencé la visite, nous n'avons pas salué les garçons. Tant que nous ne les considérions pas comme des êtres humains, nous n'avons vu aucun espoir dans cette situation. Mais dès que nous les avons accueillis et recherché leurs points forts, nous avons tous pu voir qu'il y avait de l'espoir. Il y a moyen d'avancer! "
Notre visite SALT a stimulé de nouvelles connexions entre une famille et des membres de la communauté du Sud de Matola. Avec un peu d'accompagnement de l'équipe de facilitation locale, deux jeunes gens ont toutes les chances de récupérer et de passer à autre chose. Leur mère pourra se détendre et jouir de la beauté de la vie.
17:25 Publié dans International | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : salt, mozambique, handicap international, constellation
10.06.2011
SALT : une approche révolutionnaire pour atteindre l’objectif des trois zéro
Zéro nouvelles infections, zéro morts du sida, zéro discrimination: ONUSIDA vient d’offrir au monde une définition de la victoire dans la lutte contre le VIH et le SIDA. C’est la première fois en trente ans que le leadership de cette organisation prend un tel risque. Tant que la réussite n’était pas définie, l’on ne pouvait pas perdre. Maintenant que la réussite est définie en des termes mesurables et vérifiables, l’échec lui aussi est devenu possible. Soyons reconnaissants à Michel Sidibé et à son équipe d’avoir pris ce risque, car en le prenant ils nous rassemblent en vue d’atteindre un objectif clair et réalisable.
Cette définition de la victoire n’est pas un vœu pieux, car il existe des communautés qui l’ont déjà réalisée. En effet, les populations de la Province de Phayao, en Thaïlande de Nord ont déjà atteint ces objectifs, et ils l’ont fait en l’espace de dix ans. Alors qu’en 1992, 18% des conscrits militaires originaires de cette province étaient séro positifs, cette même proportion était de moins de 1% en 2002 ; la surmortalité des adultes liée au sida a disparu ; les personnes vivant avec le VIH et le sida mènent une vie normale au sein de la société.
Quel est leur secret ? Dans ce coin du monde, les communautés locales se sont approprié le problème. Elles ont vu la réalité en face, et en ont discuté les causes. Elles ont agi pour les réduire et les éliminer. Discussion publique du problème et réflexion collective menant à l’action : voila les ingrédients de la révolution nécessaires pour la victoire en dix ans.
ONUSIDA appelle de ses vœux une approche révolutionnaire pour la prévention. Si l’on s’inspire de Phayao, cette révolution consistera à reconnaître que chaque communauté a en elle les ressources pour agir contre le fléau du sida. Il s’agit plus tant de prêcher et d’enseigner aux communautés, mais de les accompagner dans leurs discussions, dans leur réflexion publique et dans leurs actions communes.
Cette révolution ne porte pas uniquement sur la prévention. Elle s’étend à l’inclusion et aux soins. Dès que le débat et la réflexion locaux sur le sida sont lancés, les communautés agissent pour inclure les familles affectées dans leur sein et se fondent sur leurs propres mécanismes de solidarité pour soutenir dans la durée les patients qui doivent se faire soigner dans la durée.
La Constellation, Association Sans But Lucratif de droit belge accompagne des millliers de communautés dans plus de trente pays. Ses facilitateurs pratiquent l’approche dite SALT : Stimuler la discussion et la réflexion, Apprendre et Apprécier les forces et les réalisations des communautés, Lier les communautés avec les ressources disponibles dans leur environnement, Transférer les leçons apprises dans d’autres contextes. Les résultats sont probants. Ainsi en RDC, la collaboration entre le PNMLS, la Constellation et son organisation membre RDCCompétence ont appliqué l’approche SALT dans 15 villes du pays. En 8 mois, 622 communautés (organisations à assise communautaire, églises, pêcheurs, éleveurs, groupes de mamans, militaires, prisonniers, chorales, professionnelles de sexe) ont mesuré elles-mêmes les progrès qu’elles avaient réalisé. Ainsi elles ont entrepris 1383 actions pour réduire leur propre vulnérabilité. 943 PVV sont sorties de la clandestinité parce que se sentant en confiance suite aux conversations communautaires. 104.055 personnes ont cherché à connaître leur statut sérologique au Centre de Dépistage Volontaire. 629.574 préservatifs ont été distribués. Les membres de ces communautés ont sensibilisé 168.094 autres personnes. En moyenne, chaque communauté à mobilisé deux autres communautés pour passer à l’action.
La victoire contre le sida est à portée de main. Mais elle ne se réalisera pas sans une profonde révolution au sein des organisations, car la révolution ne porte pas tant sur les communautés que sur les attitudes et les pratiques des organisations qui depuis trente ans vivent du sida. Aurons-nous le courage de nous dépouiller de nos déguisements d’experts pour nous joindre, en simples personnes humaines, au cheminement vers la victoire de millions de communautés?
19:52 Publié dans International | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sida, onusida, développement



